Shhrzde

27 octobre 2007

Le dernier mot à la Nature, si vous voulez...

(Episode 66 - Option 1 : Le dernier mot aux forces de la Nature) 

Ah enfin, c'est à moi. Ami lecteur, je te baise les mains et je suis ton serviteur. Je n'ai certes jamais douté que tu me rendrais la première place qui m'a toujours été due dans cette épopée. Tout de même, je suis fort aise de ta clairvoyance et ma carapace de basalte s'ébroue d'un frisson exaltant de reconnaissance envers ta sagacité. Tout de même, comment ne pas s’en référer à moi, Erebus, fils de Chaos, compagnon de voilure du Terror, à nous deux la plus glorieuse des escadres de vaisseaux polaires, cône de magma vigie fièrement surplombant les TAM par l’extrême Sud de cette mirobolante chaîne des monts transantarctiques ? Certes, en géant débonnaire infiniment occupé à rêver ma prochaine transsubstantiation tectonique, j’ai patiemment ignoré les gambaderies de Soli et Stefan. Je n’ai que trop tardé à manifester ma présence, mais c’est chose faite maintenant, et bien faite.

Le temps est venu pour moi de reprendre barre sur ces innocents, que dis-je, ces inconscients ! Comment ? Abandonner Soli éplorée à l’entrée de sa toile de nylon ? Cela ne se peut ! J’ai pris tendresse pour cette brunette à l’intuition affûtée qui sait décrypter les flux de ma matière mouvante.  Qu’ouis-je ? Soli éplorée, perturbée, malheureuse, désarmée, ne sachant comment dissocier de son esprit l’odieux engagement de Stefan et le bien-être serein de marcher à ses côtés. Quoi ? Stefan, maudit intrus dont je n’ai que trop toléré de protéger le rafiot dans la baie du Cap Tennyson alors que j’aurais pu le broyer comme une coquille de noisette dans un vêlement d’icebergs bleu aigue-marine. Crains ma colère, misérable avorton ! Crains le pouvoir du Ténébreux, le souffle de ses Tempêtes titanesques, l’exil éternel au fonds de ses crevasses où jamais aucun éclat de soleil ne parvient en des milliers d’années.

Mais je divague, voici Soli qui défie Stefan. Elle a du cran la petite. Cela vaut mieux, le temps que je ranime les convections de magma sous ma coque pour donner une leçon à ce blanc-bec il pourrait se passer quelques centaines de jours ! Etrange, elle lui propose une course pour trancher le dilemme de la justesse de sa mission. Le premier qui rejoindra la lisière de mon cratère établira la justice de sa cause. S’il vainc, il sera libre de déposer en mon cœur son étrange animal lesté de poison. Si elle l’emporte par la vaillance, il devra livrer aux autorités et ses commanditaires et ce contenant de matériaux préjudiciables au monde comme il va. Grand soleil sur la sierra de glace entre le camp 3 et la bordure de mon cratère. Maudite réverbération qui éblouit ma Soli aux yeux sensibles. Stefan semble progresser avec une énergie de demi-dieux. Mais Soli connaît la traîtrise de la neige qui transforme, la progression de Stefan s’enlise dans une congère amollie, Soli regagne un peu en contournant la pente par des affleurements de pierriers. Mais il y a encore quelques centaines de mètres à courir. Stefan a le pied léger dans cette lutte, Soli s’épuise, son endurance est légendaire mais Stefan accélère l’allure comme un possédé. Sa botte Sorel a foulé la corniche de mon œil immense !! Evohé, évohé, évohé, malheur à toi, vainqueur de ce duel inique ! Je saurais me venger de ton affront à ma protégée. Elle t’a rejoint sur le lieu de ton triomphe, lasse et bouleversée d’avoir perdu pour sa cause ! Elle se jette à ses pieds, embrasse ses genoux, implore les paumes levées vers le ciel. Il se fait violence pour la rejeter ! Mais il a promis à Mariën, il est homme d’honneur, il lâche Scorpio dans l’éboulis de mon cratère.

Ahahahahahahhaah ! Il n’est pas venu le jour où Erebus tombera face contre terre. Ouvrez les yeux et voyez comme les roches dévalent sous les pattes de Scorpio, ses capteurs ne l’aideront pas à se stabiliser sur mes pentes traîtresses, gelées de mille et un hivers solitaires. Regardez comme il est en mon pouvoir, comme je chahute cet humble fétû de ferraille. Nous y voilà, il chute dans mon pré-cratère. Soli et Stefan sont pétrifiés. Ils se sont pris dans les bras, Stefan protège Soli de l’apocalypse imminente, de l’explosion nucléaire de Scorpio tombé dans le chaudron titanesque où je malaxe les granits et le permafrost. AHAHAHAHAHAHAH ! La coquille de Scorpio se racornit et font comme un plastique mou sur une flamme de réchaud. Ma lave lèche les containers de produits dangereux et l’avale.

Je toussote un peu en engloutissant cette lampée de déchets peu digestes. Mais je me force à ne pas les recracher. Soli me regarde, ce n’est pas le lieu d’être inélégant. Elle me jette un regard infiniment reconnaissant. Elle tente de se dégager de l’étreinte de Stefan, lui aussi rayonne de la grandeur de mon geste. Ah, mes enfants, je vous aime, allez en paix. Revenez moi bientôt !   

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Le dernier mot à la technologie, si vous voulez

(Episode 66 - Option 2 : Le dernier mot aux dernières technologies) 

Mon pote, j’y croyais plus, sérieux tu pionçais ? Làlà, suffisait de me demander direct pourtant. T’aurais pas eu besoin de te coltiner 65 topos avant de piger ! C’est toujours pareil, on demande pas leur avis aux insectes, démocratie tu parles, ils sont combien à ton avis mes cousins ? Des milliards, t’en bouches un coin hein ? T’as pas rien qu’un peu les j’tons de savoir le peuple qu’on est hein ? Et si on se révoltait ? Remarque c’est pas forcément ds si lgtps, j’ai entendu dire qu’il y avait des plans pour déplacer les aires de contamination à la malaria ? Enfin, moi, c’est pas mon bizness non plus le transport d’infection. Pa’ce qu’ils me reconnaissent pas pour l’un des leurs, les volants et les zinzinabulants. Quels ploucs ! Regarde moi, j’ai 6 pattes non ? Mais non, moi, Scorpio, le bionique, je suis catalogué étranger parmi mes semblables à élytres et à mandibules, avec mon ADN de circuits imprimé. Et pour les serveurs privés de ripatons bioniques pour esquisser le moindre pas dans leurs salles réfrigérés, c’est bien pareil, j’suis un nomade, un rom de la gent informatique, alors pas d’ça non plus, j’suis un indésirable.

Boh, j’m’y suis fait. En même temps, c’était pas si mal de plus être le poor lonesome Scorpio mais de sauter dans le pulka de Stefan. Sûr qu’il y a meilleur comme destination de vacances que le désert glacé de l’île de Ross. Mais bon, c’était pas mal de voir du pays avec Stefan et Soli, des coolos, non vraiment, assez craquante même la gonz’, joli p’tit cul, même si on le voit pas très bien dans les pantalons rembourrés ; j’comprends pas comment il craque pas, le Stefan. 

Ah ben tant pis pour toi, mec. Tu as tardé à me consulter, maintenant je prends mon temps pour te dire la fin. Hehehe. Tu te rappelles, Soli à se geler les miches – de nuit ! – fâché contre l’autre andouille qui lui avait parler de moi comme un danger public, l’ennemi public numéro 1. Charmant, j’vous jure de parler de moi comme ça à une jolie fille. Bref, elle s’est équipée en pleine nuit, est redescendue à toute blinde vers le matos qu’elle avait planqué quelques camps plus bas. Et blam, elle remonte, tjrs à toute berzingue. L’adrénaline sûrement ? P’têt qu’elle a envie d’en avoir le cœur net sur moi…pour savoir comment se comporter vis-à-vis de Stefan. Ahaha, nous y voilà, il l’intéresse peut être quand même un peu, même s’il est plus maladroit qu’elle sur les skis… Bon, là voilà de retour, les joues cramoisies de son marathon des glaces nocturnes. Stefan la guettait tout penaud, mort de froid et de trouille de pas la voir revenir. Elle a ramené son matos d’analyse, son microscope électronique et tout le toutim. Mais elle se dirige vers moi !! C’est à moi qu’elle en veut !!

Me voilà la carapace ouverte, mince alors, mes circuits vont claquer avec un froid pareil et qui va me réparer ! Enfin, heureusement Soli jubile. Elle a prélevé des tas de trucs dans le boîtier accroché à mon dos et apparemment, elle est formelle, aucun risque que rien n’explose. Elle explique à Stefan qu’il a été pipoté. Même en contact avec la lave de l’Erebus, même s’il y a des résidus radioactifs dégueu (ah ben ça fait tjrs plaisir d’apprendre qu’on m’a chargé de porter ces crachats de centrales), aucun danger que ça explose. Rien pour faire détonnateur, on a « oublié » de mettre une charge, des catalyseurs de réaction. Du boulot littéraire quoi, tout dans l’imagination, rien dans le bedon !  L’aurait suffit de me demander à moi, la Mariën je la sentais pas trop technicienne.

En tous cas, ils ont l’air bien heureux les deux de savoir que je suis inoffensif. Non mais regardez comment ils se font des yeux de loukoums, ces deux dadais !!! Et les mains baladeuses en plus, sous les tee-shirts techniques, sont déjà bien moulants, non, qu’est ce qu’il y a besoin d’y glisser les mains pour se palper le ventre ?? Ouh là, mais ils vont pas se connaître bibliquement sur la banquise quand même ??? Des fermetures éclairs qui zippent de partout, celles des pantalons, des sous pulls….de l’avant toit et de l’entrée de la tente. Eh, non, mais, attendez, attendez vous précipitez pas l’un sur l’autre comme ça !!! Et moi, les gars, et moi alors, j’ai les côtes à l’air, z’avez oublié de refermer mes clapets de dos, j’vais me geler les reins !!!! Oh ben ça alors, c’est pas cool, je parie que vous allez faire la grass’mat en plus…

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26 octobre 2007

le chaînon manquant

(Episode 65)

                        From: Mariën de Orr
                              Sent: 22 Novembre. 12:16
                              To: Stefan Reisinger 

Stefan, prends pitié de moi, de nous trois. Nous pleurons. Nous la pleurons. Il ne l'a pas dit, mais elle est partie.

Je faisais tant confiance à Bruno, à mon boss, à nous tous, à notre énergie, à notre fougue à rouler notre petite pierre pour dévier le fleuve du monde vers l'estuaire d'une mer plus chaude, plus douce pour tous. Et voilà. Nous avons brûlé les ailes de l'une d'entre nous. Pas meilleure pas pire qu'une autre. Mais elle n'est plus là.  Une douleur aïgue m'enserre le crâne d'un anneau de remords. Impuissants à la réveiller, à la ramener à nous. Je suis une gourde, l'un est désespéré, l'autre poursuivi de remords plus amers que la mort pour toujours, et réciproquement. Tous les trois penauds, idiots, autour de son réflex, boitier de plastique noir abandonné sur la moquette. Un cube sans clic, une boîte sans oeil derrière, un caisson vide de joie.

Flash-back 30 min avant. Bruno saute par dessus la table, pour attraper Alexeï par le col, lui gueule en pleine face "Dis moi où elle est ? Dis moi ce que tu as fait d'elle sauvage ? C'est quoi le problème avec tes plans en chinois ? Si jamais tu lui as fait perdre un seul de ses cheveux de sa précieuse tête, je te...". Je tente de m'interposer, pauvre andouille. Beau résultat, Alexeï se sauve lui même en me tordant le bras dans le dos, prise de self defense, je suis otage de la bagarre des deux autres. Pathétique.

Chacun ravalant sa douleur de ses muscles tordus par les poings crispés de l'autre. On écoute tendus. Alexeï déballe. Oui les photos magnifiques, c'est la participation visible de Marta au projet H2O tel que je le comprenais moi, mais non elle était pas venu pour agglomérer ses talents à mon entreprise médiatico-provocatrice loufoque. Non, Alexeï n'y croit pas non plus d'ailleurs à mon succès,  d'ailleurs tous ses projets à lui escomptent un  réchauffement de 5 à 7°C. Oui, Marta était venu fouiné dans ces fameux autres projets. Oui, elle est venue chez lui et y a pris les photos compromettantes des plans du vrai projet H2O sur lequel il investit tout : une ville-insulaire en forme d'iceberg artificiel, qui voguerait en eaux internationales, parfait pied à terre pour adeptes de  paradis fiscal, de territoire a-politique aux frontières parfaitement étanches et contrôlable, pas de problème la demande ne manque pas. Cette arche de Noé aurait ouvert grand ses soutes pour les riches se carapatant d'un Shanghai envahi par la montée brusque des océans dilatés de chaleur ; Oui Marta avait découvert qu'il avait signé un contrat de joint venture avec des entrepreneurs chinois pour leur acheter les quantités astronomiques de charbon qui auraient propulsé cet utopique territoire, pariant que le  pire adviendra et poussant ainsi à le réaliser dans ses plus grandes largeurs ; Oui il a eu peur que Marta ne dévoile sa grande affaire à ses concurrents à l'affût de l'idée rentable ou pire, des enquiquineurs de réchauffer en rond comme Mariën qui auraient tout retardé ; Oui Alexeï a joué à cache cache avec Marta un moment, lui donnant l'occasion de prendre des photos des preuves qui l'accableraient lui pour se donner du temps de la neutraliser, elle.  Puis, il compris qu'il devenait dépendant de la lumière qu'elle irradiait autour d'elle comme une colline de neige nimbe la nuit de clarté limpide ; alors Oui, il a improvisé pour la coincer un plan pas trop au point, mais qui aurait pu marcher. Il savait que l'appel du grand air, à l'écart des échangeurs et des villas encerclés de barbelés et de gardes-shoot-to-kill la tenterait forcément. Il l'a donc conduite sur la côte pour une excursion dans les terres de la Wild Coast, ils ont dormi bons potes dans des cases entre les champs de patates douces érodés, ils ont galopé sur la plage où d'innombrables crabes translucides font des arpèges infinis dans une fine pellicule de vagues ridelées, il était même presque heureux, mais il s'est ressaisi, les affaires sont les affaires et les affaires c'est toute sa vie. Alors oui, il a voulu lui faire le chantage de son corps souple à elle contre l'abandon de ce projet à lui, la chair de sa chair, cette ïle qu'elle abhorrait d'offrir un cocon calfeutré où le non-droit des eaux internationales aurait fait fleurir de nouvelles vénéneuses lianes auxquelles les hommes se serraient étranglés les uns les autres ; Oui, il l'avait tant pressé de répondre à son chantage qu'elle s'était enfuie au milieu de la nuit, elle avait négocié difficilement un passage en barque aux paysans malingres de l'arrière pays, la remontée de la Hluhluwee River par l'intérieur des terres privées des afrikaaners paranoïaques, gardées de pit-bulls et de haies de carabines, un sacré risque de prendre le chemin des maraudeurs dans un terrain miné pareil, mais elle avait foncé. Oui il avait lui aussi pris une barque pour la poursuivre, la rattraper.

Mais. Il y a un mais. Dans la mangrove, les tiges moussues d'algues et de déchets plastiques, le passeur avait arrêté sa godille. On n'entendait plus que les friselis à la surface de l'eau glauque frôlée par les ailes rapides des chauve-souris pêcheuses. C'était très mauvais signe. L'emprise de la peur empêche de respirer, les ongles s'enfoncent dans le bois de la bordure écaillée de la coque. En une fraction de seconde, le regard vaseux de l'homme qui mâche du khat a longueur de jour s'allume d'une brillance brûlante, les lèvres fiévreuses de celui qui vit depuis ses 10 ans le corps nu se gonflent de pourpre, la misère crachée à la face des autres par le fin lambeau de son marcel dépenaillé qui ne pend plus qu'à une seule épaule depuis des lustres souligne des pectoraux douloureusement contractés. Pour un homme avec la rage de prendre la place d'un autre, ou même seulement les ray bans d'un autre plus fortuné,  jeter Alexeï par dessus bord c'est un geste aussi léger que de jeter d'une pichenette un mégot dans le clapot de la barque.

Un plongeon, ici, de nuit, c'est finir bodysnatché par les défenses acérés d'un hippopotame luttant hargneusement pour son territoire ou déchiqueté à patauger dans une forêt d'épieux tranchants, les racines de palétuviers remontantes et les lianes hirsutes de pointes vénéneuses. C'est se perdre mort de soif d'eau potable si loin des puits des villages, et si près des zones de contrebande avec le Mozambique que personne ne lui tendra une main pour le sortir du marigot. Oui, le cerveau Alexeï n'a jamais computé aussi vite le coût et les bénéfices de sa prochaine proposition, il a sorti des trésors de tchache pour re-négocier le prix pour son passage, entier cette fois. Alors, il est revenu sur la côte, pantelant de trouille mais il y est arrivé. De retour à son monde californien de Jo'bourg, il a gardé la tête complètement et rigoureusement vidée de cet épisode.  Il s'est barricadé la tête pour continuer à construire le business plan de son île comme si de rien. Il a réussi à ne plus se laisser éfleurer du désir absolu de revoir sa "guest star", sa divine absente. C'était très dur, mais il est un homme un vrai, il l'a prouvé. Alors, ce matin, dans le centre, au marché des DVD copiés et des contrefaçons de sacs luxueux, il a fait nonchalammant signe à son chauffeur de s'arrêter. Sur un étal entre les coquilles clinquants de téléphones et d'iPod, un boîtier noir mat comme un silex antédiluvien était égaré dans la pacotille nouvelle génération. Il s'est pris à sourire à retrouver aussi fraîche dans sa tête l'image de cette belle photographe qui lui avait filé entre les doigts comme une belette sous un buisson. Il a lâché le paquet de billets de rands qu'il fallait et il a emporté son trophée, elle était quand même un peu à lui, même si elle n'avait pas voulu craquer pour lui. Oui, il s'en veut de l'avoir laissé fuir, peut être à sa perte. Non on ne pouvait pas la retenir, si elle a eu des ennuis, elle l'a bien cherché, c'est tout ce qu'il a à dire, c'est tout ce qu'il dira, même un magnum sur la tempe. Cut.

Stefan, je crois que je vais m'occuper de Bruno, il devait s'attendre à quelque mauvaise nouvelle, quelque part il devait savoir que ce n'était pas du bon ce qu'il attendait et désirait connaître si fort. N'empêche il est foudroyé. La vie suffoque en lui, cherche à s'étouffer, c'est affreux. NON. S'en fout la mort et le désespoir, je vais le tirer de là, je crache sur Alexeï, trop de gâchis déjà. De ton côté, débrouille toi avec ce que je t'ai raconté. Je ne sais plus où est le chemin, ni le mien, ni le tien. Déjà que je ne savais pas avant alors bon vent.

M.

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Blue tower dance

(Episode 64)

                              From: Bruno Tschinag
                              Sent: 22 Novembre - 12:14
                              To: Solentiname Tschinag

Soli,

Meeting room. 47ème étage. Trouillomètre 47ème degré. Strange feeling. Mr. Alexeï en face de moi. Mariën à ma droite, pendu aux lèvres de son boss.

Lui, 30ain indéfinissable, peau délavée aux halogènes, chevilles frêles de fouler que de la tendre moquette claire, voix chaude sur doux bruit de clim' discrète. Trop de bidoche qui pointe sous le sternum pour son âge, pas encore tout à fait assez de prestance par rapport à l'ampleur de son portefeuille boursier tel que décrit par Mariën, mais en bonne voie. Prends l'avion très souvent, dîne de saucisson gobé en vitesse en bossant sur ses business plan des nuits et des nuits. Très beaux yeux, charme de gentleman, fines lunettes dorées, négociateur imparable. Chaînette et kikilou en or, col ouvert de chemise Paul Smith, sait rester cool, sait prendre son pied.

J'écoute distraitement les échanges qui fusent ente Mariën et lui, ébullition instantanée de subtils et percutants arguments, raisonnements déroulés dans l'air confiné entre quatre murs gris comme un régiment de panzer lâchés sur la frontière polonaise. Epoustouflant, sur son Palm, il coche les points de l'ordre du jour un par un. Chaque tic de stylet c'est un investissement en millions d'euros ou un impact en dizaine de pourcent du marché mondial. C'est pas mon monde, enfin si, mais je veux pas savoir. J'ai vaguement capté qu'il était dans les déchets, transport & revalorisation, qu'il réinvestissait tout. Croissance à 2 chiffres. Le lobbying environnemental avec Mariën, c'est un goufre à fric pour le fun. Parce que c'est infiniment excitant de donner son avis sur la marche du monde. Vrai qu'il est enthousiasmant de se laisser happer par leur hargne d'avancer. Pourtant, avancer comme des pions sur un échiquier carré - à la dernière rangée un pion est une dame - puissance magnifiée contre frustration de toucher les limites de la croissance est ce que c'est ma direction à moi ?

Je n'ai pas l'intelligence pour suivre leur ping-pong. Tu m'as passablement mis la tête à l'envers aussi avec ton mail apocalyptique. Comme j'ai pas eu de nouvelles, je te fais confiance pour avoir trouvé une échappatoire. Trop de trucs dans ma tête, je disjoncte, Marta, toi, maman-beignet dans le décor de Jo'burg et maman-sari dans les décors noyés des photos du press pack. J'ai le mal de mer, pas mal sommeil aussi, je me pince le dessus de la main pour me donner un coup de fouet, ça marche pas, je ferme les yeux et m'endors deux minutes, me réveile d'une micro décharge d'adrénaline, ils ont parlé de photos, ah non c'est pas encore pour moi, c'est juste Mariën qui prépare le terrain. Je regarde dans tous les coins pour passer le temps.

Je regarde le tas de documents sous le coude d'Alexeï. Essayer de lire les titres à l'envers m'occupe un peu - tout comme t'écrire. Un feuille m'intrigue, je vois que le coin gauche, c'est la version minimisée d'un plan d'architecture. Un plan avec des cotes bizarres, j'arrive pas à voir bien. Merde, c'est des cotes en chinois. C'est le...même plan que celui en photos dans le dernier dossier de Marta. le MÊME ??? Je suis trop CON !!!! Calme calme calme tes nerfs. Alexeï m'a pas capté encore, il me faut autre chose qu'un vague papelard, lui poser la bonne question pour savoir où elle est. Je regarde partout maintenant, concentration. Derrière lui, une valise bagage cabine, le couvercle ouvert, il a sorti ses papiers d'une poche intérieur. Mais j'espère quoi ??? Trouver Marta pliée entre 2 paires de chaussettes ??? Help Soli, help !!!! Le réflex. LE REFLEX. SON REFLEXXXXX, c'est le sien, la grande éraflure sur le capot arrière qd elle l'avait fait tomber sur les voies Gare du Midi en marchant trop près du bord du quai. Elle s'était jetée en bas sur les rails pour le récupérer, trop heureuse qu'il ait qu'une éraflure pendant que je l'incendiais de reproches d'avoir même pas pris la précaution de voir si une rame n'était pas en train d'arriver. C'est le sien, dans sa valise à lui. Soli, c'est hyper grave. Jamais jamais elle l'aurait donné à qqun, je pouvais à peine le toucher !!!!! Marta. RENDEZ LA MOI. MA VIE MON AMOUR. MARTA.

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Re: Ice tower dance

(Episode 63)

                              From: Bruno Tschinag
                              Sent: 22 Novembre - 10:14
                              To: Solentiname Tschinag

Mayday - mayday - mayday, Soli,

je découvre le mail du plus profond de ta nuit via le wifi, je suis juste sur le point de rejoindre Mariën et son boss.

le ciel me tombe sur la tête, j'ai les mains qui tremble, je n'arrive pas à aligner 2 idées, je t'en supplie dégage des parages de ce cinglé, c'est quoi ce délire de terrorisme non violent ??? écolo je t'en foutrais oui, il n'y en a pas assez des conflits et de la souffrance, bande de tarrés. misère de misère. convainc-le, attache-le, rameute de l'aide !!! 

mais quelle horreur ! ma soeur à 5 cm d'une bombinette planquée entre les patins d'un traîneau au fin fond d'un territoire banni par convention internationale de toute dégradation humaine.

écoute moi bien Soli, je reprends mes esprits mais je te le redis avec leurs mots à eux, ces siphonés du bocal qui ont atteint le summum de l'imbécilité avec une idée pareille. Deux points, ouvrez les guillemets : "Dans la totale incertitude compte tenu de tes connaissances scientifiques et techniques du moment, tu ne DOIS pas retarder l'adoption de mesures effectives et proportionnées visant à prévenir un risque de dommages graves et irréversible"

ouh là, Mariën m'appelle pour les rejoindre, écoute Soli, je reste connecté en PERMANENCE, demande moi ce que tu veux, j'appelle les flics, l'ONU, Superman, dis moi ce que tu veux que je fasse !!!!

B.

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Ice tower dance

(Episode 62)
                              From: Solentiname Tschinag
                              Sent: 22 Novembre
                              To:    Bruno Tschinag 

Très cher Bruno,

Extérieur nuit, j'ai très froid. Ce matin, on avait quitté le camp 2 à l'aurore.

En boule, les vibrisses du bord de ma capuche en fourrure de castor cristallisent une par une, mais je veux pas bouger. Les premiers cent mètres de montée, on slalomait encore entre les lavas bombs, une allée des sorcières en champignons de phenocrystaux K-feldspath, j'aurais eu le temps d'entrouvrir le chapeau de ces boules pour admirer encore la croissance des torons de granit, refroidis si rapidement dans un air si sec en étranges formations dendritiques ; tout ce temps là, les pointes des skis de Stefan se dépassaient à peine l'une l'autre à chaque pas.

Je t'écris, le laptop, sa précieuse batterie et mes mains emmaillotées dans ma doudoune sans manche. J'étais préoccupée, nous avons fait une pause barre de chocolat, je voulais pas paraître la mama qui chouchoute, j'ai biaisé un peu pour deviner s'il était à nouveau étreint par les maux de têtes et le malaise nauséux de l'altitude "Tu vois, là on passe les Nausea Knob", les trois tiges d'alu que tu vois c'est une station sismique, mais au pied, il y a un puits qui pulsent des bouffées de métaux lourds, de quoi se sentir un peu chargé, tiens c'est peut être par là que tu t'es échoué dans la tempête, tu t'es pris une lampée de pollution et...". J'avais dû dire un mot tabou, il m'a transpercé d'un regard noyé d'anxiété, de febrilité intérieure : "Il faut monter, allez, je te suis."

Une nuée d'étoiles prodigieuse vacille seconde après seconde, le pôle glisse à contresens sous la voûte céleste, je pianote, distille mon désarroi touche à touche, avec une honte profonde et insubmersible de faire appel à toi quand j'ai peur, quand je ne sais pas comment je vis. J'ai recommencé la trace, dans une neige qui encourage le voyageur, se tasse dans le bruit assourdi de polystyrène fracturé, il me suivait maintenant sans souci, talonnait même souvent l'arrière de la coque de ma pulka. On a vite rejoint l'emplacement du camp 2.

Pourquoi la nuit est si belle ? Pas de vent coulis qui s'insinue aux bordures de la cagoule, la calotte de neige étincelle, des goutelettes de froid pollinisent le ciel tout doucement, l'air sera satûré de grains de gel à la prochaine aurore, mais pas avant une poignée d'heures. Tu vois mon coeur et mon corps tranchés en deux, une ravine affaissée au milieu ? La voilure tubulaire fasseyait fort quand on a monté la tente dans un forêt de fumerolles congelées, des panaches de geisers hivernaux, fossiles d'explosion vaporeuse immortalisée par une gangue de gel instantané, les ramures de cristaux étirés dans le sens des vents dominants, la face au vent étrillée d'érosion, des grandes vigies de glace blanche, pins farrio décolorés sur col de montagnes corses translucides. On avait maladroitement erré entre ces fumerolles, nos bottes Sorel avaient laissé une rimbambelles de plops dans la neige profonde en tournant autour, on avait cherché la plus acharnée à monter au ciel, la plus éraflée de sillons de vent, la plus souffrée (on goûtait du bout de la langue les plus petites chandelles de glace). Le souffle rapide de gambader les pieds écartés en canard pour ne pas s'enfoncer trop dans la profonde, on était revenu à la tente, pour pas transpirer. Ici suer, c'est geler immédiatement après tu sais.

On me devine à peine dans l'obscure clarté. Me vois tu encore Nouk ? Je porte un masque, je voudrais danser pour l'envoyer valser. La casserole remplie de neige était sur le réchaud, on avait changé de chaussettes, on s'était presque rien dit de la journée, notre compagnonage rieur, heureux, instinctif irradiait de mon coeur à mes rêves. Je vaquais entre les caisses pour retrouver le miel. Et puis,

Stefan : Solentiname, tu m'as l'air d'une fille posée. Tu cours après quoi ici ? Ces nuits enserrées d'un froid à pierre fendre vont parcheminer ta peau de bébé, pourquoi tu fuis sur le 77ème de latitude Sud tous ceux qui ont envie de toi, de se chalouper contre ton corps, de croiser leurs souffles dans tes lèvres ouvertes au détour d'un escalier ?

Moi : Non, Stefan. ce n'est pas ça que tu veux, n'est ce pas ? Ce n'est pas ça ta question. Ta question, c'est toi, que cherches tu à fouler la neige avec une rage à t'étouffer de vertiges ? Regarde toi risquer ta vie à vouloir voir à travers le whiteout polaire. J'ai plaisir à être ta compagne pour égréner ce triolet de camps, poussée par le sentiment que finir cette sortie de montagne te dépouillerait d'un peu de cette fébrilité qui t'a fait passé tout à côté du gouffre dont on ne remonte pas.

Stefan: Je crois que je suis déjà aux Enfers, avec une fille qui rêve les yeux ouverts. Une fille qui n'exprime aucune curiosité pour un maboule à ranimer. Une fille qu'un inconnu persuade de monter inutilement à un sommet exposé. Une fille qui n'a même pas peur d'avoir peur d'être seule avec un type fragile nerveusement pour une course engagée, sans secours. Une fille qui dort à poing fermé en touchant de tout son long le corps d'un gars qui lui soutient mordicus avoir dégringolé d'une vire alors qui n'existe nulle part.

Moi: Stefan, pourquoi tu m'cherches ? C'est quoi ton problème ? T'es chiant dès que tu dépasses les 3000m ? Je peux te dire qu'on va redescendre dans ce cas. Oust, sans lambiner comme ce matin. Je suis vraiment une sombre andouille à me trimballer vers les crètes avec un abruti qui gâche une journée carrément exceptionnelle, tu as dix mille fois raison.

Stefan: Non, nooooon, non, Soli, c'est pas ça. Pardon, pardonne moi, laisse moi t'expliquer. Je sais pas mentir, je peux pas, je fais que ça, je te mens à toi sur mon accident, à ma cops qui m'envoie ici à qui je pipote des rencontres avec des chinois pour cacher ton existence, je m'embrouille moi même, leurre ce à quoi je crois.

Moi: De quoi ???? Je capte absolument rien. C'est exceptionnel ton ivresse des profondeurs à l'envers.

Stefan: Mais bordel ! Il te faut quoi pour atterrir ! Tu t'étonnes pas que je t'ai bassiné pour qu'on prenne mon pulka et qu'on laisse le tien en dépôt alors que c'est toi qui le tire finalement puisque tu as plus la caisse ? tu te demandes pas d'où je peux tirer le fric pour me payer une expé polaire alors que je suis étudiant en médecine ? ça percute pas que je suis pas clair pour me barricader derrière des piles de polaires pour écrire un mail sans que tu vois ce que j'écris sur ton ordi ?

Moi: Tu pourrais rester correct, on n'a pas gardé les cochons ensemble. Bordel. Et puis, ça va sûrement décevoir ta petite fierté, mais je m'en tape pas mal pourquoi t'es là et comment tu t'es débrouillé pour venir et combien de fans en délire attendent ton retour triomphal. Parce que ça m'impressionne pas plus que ça que tu sois venu seul ici. Et moi, j'y suis pas kif kif que toi ?

Stefan: Soli, écoute moi, c'est pas de l'orgueil, j'ai une bombe dans mon pulka, Soli.

Moi: Ben voyons, t'es grandiose toi...

Stefan: Soli, sur ma vie, sur la tienne. Jte promets. C'est pas un bobard. C'est du terrorisme écolo. C'est pour accélérer les négociations en décembre prochain à Bali, pour forcer à un accord Post-Kyoto. c'est pas censer exploser, juste donner l'idée. Mais c'est ce qu'on m'a dit. Je leur ai menti, pourquoi ils m'embobineraient pas de leur côté ? sur leur honneur, ils ont promis de pas faire de mal à une mouche, je suis censé être un petit soldat discipliné du terrorisme écolo non-violent. Mettre tout en place pour leur permettre de menacer de faire une explosion artificielle de l'Erebus comme mesure d'urgence pour rafraîchir le climat qui s'emballe avec un nuage de particules volcaniques provoqué. Mais moi, dans mon tout petit coin, je leur ai pipoté que j'avais croisé des alpinistes chinois et pas toi. Qu'est ce qui me garantit qu'à leur tour...

Nouk, je voulais en avoir le coeur net, je suis sortie à la belle étoile, j'ai ouvert le fond de son pulka. J'ose plus rentrer dans la tente maintenant. J'ai plus de batterie, Nouk.

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Re: I am the King of the World

(Episode 61)             

                              From: Mariën de Orr
                              Sent: 22 Novembre
                             To: Bruno Tschinag 

Bruno,

T'es un amour !!!!!!! c'est trop trop trop canon. Ecoute, c'est mieux que tu nous rejoignes pour finir la mise en page, en fait le texte va sûrement être modifié au dernier moment. On attend le signal d'un gars à nous en mission sur le terrain.

Mr. Alexeï est carrément emballé, je dirais même sacrément ému de voir les photos, la vérité je l'ai jamais vu émotionné comme ça !!!! c'est trop bon. Lalalalalala, ça va marcher pour les négo à Bali, on est trop trop bons !!!

n'aie pas peur qd tu verras Mr. Alexeï, il est impressionnant, c'est un winner, charisme à 10 000 volts. mais implacable avec les gêneurs. Mais n'aie pas peur je saurais te défendre !!! allez chope un tacos, on fait chauffer la machine à espresso pour trois, la nuit va être longue...

Mariën

Posté par ninarwen à 00:17 - Episodes 61 à 65 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

I am the King of the World

(Episode 60)

                              From: Bruno Tschinag
                              Sent: 22 Novembre
                              To: Mariën de Orr

Mariën,

hip hip hip hourra !! balalalabamba !! on fait péter le champagne SudAf' quand tu rentres de ton brainstorming avec Mr. A.... jette un oeil aux photos en attachement, je t'ai dégoté les perles rares enfin, des portraits magnifiques, des gamins, des pépés, des mamans, tout le monde au premier plan d'un grand angle d'une foule courageuse qui écope les torrents de boue, qui perche sur les toits de bidonville inondé, qui essore à pleines mains de fragiles saris. Des petites gens, des errants, mais pas du tout éplorés, leur regard est haut, leurs mains fermes sur les outils, ils défient le monde de leur regard qui dire "je suis sauvé, ici c'est chaud, je suis vivant, ici ça va" . oh, my, je sais pas te décrire, ça donne la chair de poule tellement c'est beau la vie qu'il y a là dedans. sorry pour le temps que ça a mis, c'était des tirages planqués, emmêlés dans des pixels anondins, flouté d'autres images entremêlées. c'est ma soeur qui m'a fait tilter, elle m'a parlé de roches volcaniques qui grandissent en entrecroisant leur structure, j'ai capté qu'il y avait un code qui emmêlait les photos, j'ai passé la nuit à cracker ces transformées de calques superposées. voilà, ouf, ça y est, tu peux montrer ça à tes boss demain. tiens, tu pourras féliciter le photographe si tu le connais, ça donne la pêche de croiser ces regards, vraiment des belles gens...

Bruno

PS: si tu es ok avec ma sélection, je te finis la mise en page dans ton press pack, c'est bien ça ?

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24 octobre 2007

nuit de Chine

(Episode 59)             

                              From: Mariën de Orr
                              Sent: 21 Novembre
                             To: Stefan Reisinger 

Stefan,

pas de nouvelles, bonnes nouvelles ? je déduis de ton silence que t'as progressé comme il faut ? t'es sûrement en train de te bâfrer de soupes chinoises kdo de tes copains du pôle !! moi, je taffe, faut bien, pré-réunion avc Alexeï demain lundi, manana por la manana avant le D-Day mardi !!!!!

bonne nuit au camp 2 ;-D

Mariën.


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Re: Lava bombs

(Episode 58)

                              From: Bruno Tschinag
                              Sent: Dimanche 21 Novembre
                              To: Solentiname Tschinag 

Hej hej Soli,

Je crois que je porte la poisse. Je suis tout pantelant de trouille. Je sais, t'es habitué. J'ai encore été mettre les pattes où j'aurais pas dû. J'étais un peu déçu que Mariën m'ait largué direct à l'arrivée à l'hôtel pour aller préparer son tête à tête avec son boss demain pour préparer leur réunion de direction après demain. Tu sais comme bien j'aime pas faire des trucs tout seul dans mon coin, partager avec une troupe, une bande de potes, ma douce ça démultiplie tellement le plaisir. Bref, j'ai demandé au gars de la réception une idée pour pas passer la soirée vautré sur la couverture beige du grand lit face à la télé. Assez sympa le boyz de la réception, on blague un peu, il me demande combien de femmes j'ai épousé, il a l'air vraiment déçu que je bafouille, interloqué par sa question. Je dis : une seule qui compte vraiment, enfin en ce moment c'est compliqué. Bon, je sens que ça va dériver, qu'il va me proposer des plans foireux pour étoffer ma collection de compagnes. Heureusement, on peut embrayer sur la zik, il aime ça, il joue de la basse (là il se la joue guitar hero - il tape une gratte invisible de la paume de la main droite, ses yeux regardent déjà à l'intérieur de lui la marée de têtes du public qui balancent sur son beat... top contraste avec son uniforme noir et blanc collet monté !). Je suis accoudé sur le comptoir, marrant cet hôtel, on sait accueillir le client ! Il me dit qu'il finit son service à 22h, si je l'attends, il m'emmène vers Freetown, dans un bon bar avec des groupes qui passent tout le tps. J'ai pas de Lonely, je peux pas checker si ça craint comme quartier. Je suis vraiment un tarré d'accepter sans me renseigner ! dans une ville pareille !!

Pour mon pote garçon d'accueil, c'est royal, j'offre le taxi, il a une patate, il chante et blague en xhosa avec le taximan. Tu m'étonnes qu'il soit content de se faire voiturer, il y a des files et des files de gars le long des arrêts de bus le long de murs en planches de guingois, derrière on construit des malls et des gratte-ciels de bureau. On sort du quartier de l'hôtel, ça devient des rangées de cubes, des préfabriqués, assez nets, mais qd même minus, c'est les maisons du gouvernment de l'apartheid pour stocker les noirs. des casiers à lapins pareils, ça relève pas l'image que j'avais des afrikaneers de cette époque sordide. Mais c'est pas fini, on roule encore. Bon dieu, il est où ce bar. Je veux rentrer !!! On arrive à un quartier plus désordonné...et encore plus misérable. J'ai pas vu bcp de bidonvilles ds ma vie, ms celui là ressemble pas mal : des portes en sacs de riz ouverts aux coutures, des toits très bas de guingois en tôle cabossée, des poulets bicyclettes qui filent sous les roues du taxi dans les ornières poussiéreuses. Et des lambeaux de sacs plastiques absolument partout autour par terre, en étendards déchirés ans les buissons, en fleurs bleus et noires dans les tas de gravas. Ouf, on fait que traverser. On revient sur une artère un peu plus large. Le gars de la réception me flanque une grande tape ds le dos, hey

C'est là que ça se gâte. C'est là que les Athéniens s'éteignirent comme disait le paternel. Le taxi fait une embardée, un 4x4 pare-buffles chromé déboule de la droite, d'une ruelle complètement obscure. Je suis pas passé loin de finir comme un rhinocéros accroché dans le salon de ces maboules. J'insulte en hurlant ce macaque à ray ban fumées qui doit conduire son tank sans permis. Mais les locaux me retiennent d'ouvrir la portière. De toute façon l'autre con a filé et on risque pas de le rattraper avec notre moteur qui a dû déjà s'enfiler 250 000 km. Une grappe de gens déboulent de la ruelle en braillant, des femmes aux yeux révulsés, les fichus de traviole, le pagne crispée dnas la main, elles hurlent à la poursuite du 4x4 qui a filé depuis longtemps. Ni une ni deux, le taxi fait demi tour, ça sent vraiment trop mauvais. Il revient en faisant un méga détour, prenant que les grands axes, des 2x2 voies éclairées. Je dis plus rien, je crois que pour le concert c'est râpé. Le taxi et le gars de l'hôtel appellent en xhosa tous leurs potes. Des tas et des tas de syllabes entrecoupées de clics de langue après, ils raccrochent leurs Nokias dernier cri. Enfin ils se rappellent de moi. En fait, les enfoirés du 4x4 ont buté une maman dans le quartier : ce matin au marché, de l'huile de friture de cette maman glougloutait dans une poêle noire cabossée, la "copine" du mec du 4x4 lui commande un beignet aux crevettes...et la maman envoie des gouttes d'huile bouillante sur le jeans faux calvin klein de la poupée. La sanction n'a pas traîné et l'affaire vient de se régler juste sous mon nez. C'est plié pour moi Jo'burg. Je vais rester cloîtrer à bosser pour Mariën, le cul sur la moquette, ça vaudra mieux pour tout le monde.

ton Bruno, bien secoué

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23 octobre 2007

Re: the Place where One bows down

(Episode 57)             

                              From: Mariën de Orr
                              Sent: Samedi 20 Novembre
                             To: Stefan Reisinger

Stefan,

Je suis ds la salle d'embarquement pour Jo'burg, clairement C pas poss pour moi de te donner tous les tenants et les aboutissants !!! please essaye de mettre en sourdine un peu tes prises de tête perso. Jsuis heureuse que tu sois au camp 1, je le serais trop qd tu seras au 3 !

C T sûrement une connerie de ma part de te faire partir seul, avec plein de tps dans le voilier ou sur les contreforts du bas de l''île de Ross pour te la raconter sur ton libre-arbitre, tes responsabilités et tutti quanti.

Comme t'as une caboche dure comme une boule de pétanque, je crois que ça sert à rien que je te repète pour la nième fois que ta responsibilité individuelle sortira complètement nickel de toute façon de ce grand chambardement médiatico-politique. Comme tu te crois assez malin pour avoir des scrupules à notre place, je te rappelle qd même que Mr Alexeï a déjà pas mal mouillé sa chemise : il y a 10 ans, comme c'était 'the brain', il a trouvé une nouvelle façon de contrôler des bactéries hyper utiles pour digérer des déchets dangereux, des sols contaminés, il monte sa start up en un rien de temps, ça marche du feu de dieu, il décroche des contrats partout ds le nord de l'europe, la ruhr, les NL. Et il monte en puissance, rachète des tas de PME dont les patrons-propriétaires rêvent que de partir à la retraite. Maintenant, il gère la plus grande flotte de camions de transport de déchets de toute l'UE 27. Et des sites pour décontaminer les morceaux de centrales qu'on est en train de remplacer. Il a pris un sacré risque à financer H2O alors qu'il est au top de son bizness. Encore plus en chargeant Scorpio avec un peu de ce qui était en train de se balader entre son client espagnol et ses usines de retraitement nucléaire en Belgique. Tu crois pas qu'il ferait tout ça si c'était juste pour faire pêter la planète en Hiroshima puissance 15 ? allez, nous prends pas pour des andouilles amorales. Monte au camp 2 et même 3.

Jte laisse, on embarque. M.

Posté par ninarwen à 19:14 - Episodes 56 à 60 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

the Place where One bows down

(Episode 56)
                              From: Stefan Reisinger
                               Sent: Vendredi 19 Novembre
                               To: Mariën de Orr

Mariën,

La caravane des marchands d'aventure made (with proud) in China vient de me céder le passage. Tu les traites avec un dédain caractérisé, mais tu aurais dû avoir affaire avec ces gars-là plutôt qu'avec moi si tu voulais une mission prestement et lestement emballée, sans pause-dialogue social avec ton porteur de serviette.

Oui, je suis au camp 1. Plus que 2 après. Oui, je suis dans les starting blocks. Mais je ne bougerais pas sans un signe positif de ta part que tu sais ce que tu fais. Tu confirmes vraiment que c'est à mon tour d'aller me frotter les glandes sur les congères du cratères pour délimiter le territoire H2O dans l'espace médiatique global ?

J'ai beaucoup ruminé, engoncé dans mon tube de duvet, en attendant que la caravane finisse de me passer devant. Tu vois, je ne m'étais pas imaginé ça comme ça la mission que tu m'avais proposé. Peut être que je reconstruis autrement nos chats à Bangkok, affalés dans ton canapé marron, à refaire le monde entre deux gorgées de bière blonde. A refaire notre place dans le monde plutôt. Il me semblait que tu m'avais surtout raconté le gars, un Suisse ? non un Allemand ? enfin dans ma tête un Blond un peu maigre avec quelques coups de soleil, il avait été répandre du colorant rose fuschia sur le Mont Blanc pour alerter le monde sur la fonte des glaciers. Je t'entends encore me dire en ouvrant des yeux de chouette à qui on aurait braqué des phares en pleine tête : "Non mais c'est hal-lu-ci-nant, les glaciers de Cham' et de Courmayeur fondent même en hiver. Si même en hiver jte dis. Et tout le monde s'en tape. A peine une news au 20h sur ce que le geste de ce gars veut dire au fond. Et le lendemain au Carouf, chacun se fourgue son pack d'Evian dnas le caddy avant qu'il y ait plus rien à fondre en amont pour remplir les bouteilles d'eau minérale et les pockets des actionnaires majoritaires de Nestlé. ça me dépasse, vraiment."

on avait été se recharger dans le fridge avec une bouteille fraîche et puis j'avais bien aimé la suite de notre discute de café du commerce bobo. Je te caricature un peu là, tu m'avais surtout donné des tas d'autres arguments, que c'était le moment où jamais de créer de la croissance partout dnas le monde en achetant dles fonctionnalités de biens, toujours plus élaborées, innovantes, faciles à vivre plutôt qu'en ruinant notre capital physique et naturel par l'accumulation biens périssables, cassables et juste bons à finir en monceau de décharge.

C'était pas mal préparé ton topo, pas catastrophistes, pleins de peps au contraire. Bien étayé avec pleins d'exemples, de démonstrations imparables par dessus le marché. T'étais rôdée, c'est clair. Il n'y a vraiment de pires sourds que ceux qui ne veulent entendre si des idées comme celles que toi et tous les autres défendent comme ça n'arrive pas à s'ancrer dans les décisions de ceux qui ont le pouvoir de lancer les investissements, les plans d'infrastructures ou autres trucs de long terme.

Il était devenu un peu tard, le bruit de fond des bagnoles qui traçent sur les grandes avenues derrière ton jardin s'arrondissait vers des vitesses supérieures avec la baisse du trafic. On voyait à peine brilloter les constellations du Sud, la Croix et Orion, le Scorpion et le Grand Chien dans les effluves de gaz violet/orange qui se frayait un passage vers le haut entre les tours de verres du centre d'affaire de la mégalopole. On est resté assis par terre, adossé au mur de bois de ta villa, les doigts de pieds en évantail dnas les tongs, pour fumer un peu encore. C'est là que tu m'as proposé cette fameuse et fichue mission. Que tu voulais frapper un grand coup. Sur le mode de l'illuminé helvétique semeur de pigments sur le Toit de l'Europe, mais en tellement plus grand que le Monde allait publier sur ton action en Une et dans la police de caractère des tabloïds anglais

Je dois être un peu trop romantique, mon inconscient ou mon empreinte ADN germanique ont dû me pousser à te dire que j'étais ton homme de main pour cette "sensibilisation de l'opinion". Sans trop demander ni quoi ni qu'est-ce. Ou plutôt non, c'est plutôt pour Patrice que je me suis embarqué à ton bord. Je t'avais dit, un des patients du service cancéro où je faisais mon dernier stage d'internat avant de partir à Bangkok pour une saison mi-vacance, mi-formation à un autre terrain, pour me donner le temps de choisir mon sujet de thèse. Patrice, c'était devenu le grand père que j'ai sûrement rêvé d'avoir gamin, il était rigolard ce vieux ! Une bonne bedaine, un accent du nord, des grands O très fermés, malgré ses trente ans auprès de sa parigote de Françoise, employée qui ficelle les roses dans des manchons de plastique au comptoir du Monceau Fleur de la place Denfert. Il se marrait de tout, à se taper sur le ventre, il plaisantait en tout premier de lui même, de sa putain de maladie des poumons, désintégrés par la sciure de bois qu'il avait mâchouillé et reniflé toute sa vie à l'atelier de menuiserie de Villepinte. "Ah j'aurais mieux fait de m'en griller une ptite, comme les gârs qu'étaient revenus des colonies, à têter leurs gauloises pour faire genre. ça m'aurait fait un cancer de cow-boy, que là, j'ai un cancer de prolo. Ouh ça craint comme vous dites maintenant." Il avait une gourmandise à profiter vraiment épatante : il était pote avec les infirmières sans leur reluquer les seins, plutôt en prenant des nouvelles de leurs enfants et de leurs petits enfants dont il avait appris tous les prénoms. Il voulait un peu rattraper les années d'écoles où il avait pas trop déplié sa timidité et sa gaucherie. Alors il s'intéressait à tout par après. Dès les premiers jours de sa retraite il s'était coltiné une méthode d'italien de la première à la dernière page, glossaire inclus, puis il avait claqué ses économies pour faire un tour à Lampedusa et discuter avec les gars, les pêcheurs, les ptits employés qui recueillaient des marées d'immigrés clandestins à moitié mort de faim dans des cayucos surpeuplés. J'avais parlé plein avec lui, souvent mes gardes où on m'appelaient pas, je les passais à chuchoter avec lui. Et c'est lui qui m'a dit que ces gars là, à Lampedusa, ils risquaient pas leur vie uniquement pour s'acheter une Mercos ou une BM et revenir au bled avec. C'était que là bas, du Soudan, ou ailleurs, c'était plus la même, il pleuvait plus assez, plus au bon moment. ça le mettait en rogne que ces ptits jeunes soient obligés de s'aggriper à un canot à peine flottant pendant que des émirs et des émirettes faisaient péter les 4x4 porsche sur les collines du Qatar. Vers la fin de ce stage, on l'avait renvoyé chez lui, la chimio changeait plus rien, autant qu'il profite encore un peu de son cerisier dans le jardinet de son pavillon de Montreuil. Une semaine après, Françoise était revenue me voir à l'hosto, pour me donner la méthode d'italien de Patrice, une fois qu'il était tombé pour de bon sur le carrelage de sa salle de bain : "Je crois qu'il t'aimait bien mon Patrice, tu veux bien garder ça, je saurais pas quoi en faire moi. C'est pour ceux qu'ont de l'éducation."

Tu vois, ma princesse, ma commanditaire, c'est envers Patrice et Françoise que je veux être loyal. Je marche toujours dans ton plan que si tu me confirmes que ça fera pas de mal à une mouche ton lâchage de Scorpion. Que c'est vraiment que pour le bluff. Que tu me renvoies ici récupérer le fauve bardé de saloperies de déchets une fois que tu as obtenu tout le bien possible de ton action de terrorisme écolo virtuel. Allez sans rancune comme tu dis.

Ton Stefan, un peu lent à la détente mais néanmoins toujours dévoué.

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21 octobre 2007

Lava bombs

(Episode 55)
                              From: Solentiname Tschinag
                              Sent: Vendredi 19 Novembre  
                              To:    Bruno Tschinag 

Bruno,

Tu as dû deviner, j'ai craqué, on s'est déplacé au Camp 1. C'était pas sans peine, j'ai posé mes conditions : ok pour monter avec lui, mais il accepte sans rechigner de minimiser ses efforts et son exposition au froid. Pas d'orgueil mal placé. Je colle les peaux de phoques sur nos skis à tous les deux, pas question qu'il enlève une once d'épaisseur de gants pour plaquer les peaux sur les lattes. Même avec les deux couches de sous gants, je sens les gerçures qui se fissurent aux coins de mes ongles quand je tire pour décoller et décaler une peau qui mord sur un cre. Pour qu'on reste pas trop longtemps arrêtés au vent, je me speede pour taper le talon du ski contre ma hanche aïe j'ai un bleu, chlac je tends la peau, la fixasse bien au creux de la main pour tirer la peau et passer l'attache arrière, clac, et c'est parti ! On n'a pris qu'un pulka que je tire, on a trié le matos au max pour s'alléger, c'est bon, j'ai mon rythme sans trop me casser. Il va bien lui aussi, un peu essouflé de son repos forcé, mais il avance quand même. Demain, ça envoie un peu plus, on verra si on rejoint le camp suivant.

On est bien aidés par le temps magnifique. Grand grand beau. La montée est un peu monotone ici, la pente mollassone. alors j'ai fait passé la trace du côté du champ de lave, parsemée de dômes de la taille d'un oeuf d'autruche : la fameuse lava bombs de l'Erebus. On a fait une micro-pause pour boire un thé (en soufflant bien sur la tasse sinon les lèvres se collent à l'alu, ce qui n'arrange pas les gerçures !). J'ai tapoté la neige fraîche accumulé sur une bosselure de lave, la coque externe est assez lisse mais on peut les ouvrir facilement : au milieu la matière est soufflée, des filaments de stalagtites très acérés, hérissent le contenu de cette bogue noire. quand on ouvre le chapeau, on s'attendrait presque à ce que les filaments s'étirent encore comme du caramel bouillant sur le couvercle qu'on soulève. Mais heureusement, tout ça est redevenu froid, on peut toucher maintenant cette matière si rare, les angles aigus de cette concrétion étrange. Des parois cristallines pas plus épaisses qu'une bulle de savon et qui sont là depuis des milliers et des milliers d'années. Malgré les tonnes de neige déposées à chaque hiver sur leur fine carapage. A toucher très délicatement, la chair intérieure de ce corail noir, piques et pointes acérés se briserait en mille éclats coupants, la bombe de lave s'effondrerait sur elle même en poussière grisâtre sous le poids de la prochaine chute neigeuse si on lui ététait les minuscules rayons qui emprisonnent l'air en son coeur.

Stefan me presse d'écrire lui aussi. Il faut que je partage notre temps de batterie ! Biz Bruno, dis moi vite qd tu arrives à Joburg. S.



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Valse hésitation

(Episode 54)
                              From: Solentiname Tschinag
                              Sent: Vendredi 19 Novembre  
                              To:    Bruno Tschinag 

Bruno,

Bon voyage alors ? on a vraiment la bougeotte tous les deux ! Tu prends l'avion quand ? Tu restes jusqu'à quand à Jo'burg. Moi, je reviens par CapeTown en effet. Je reste encore un peu ceci dit, je vais faire le sommet finalement.

En fait, c'est Stefan qui m'a saoûlé tout le ptit déj pour me demander de monter. Vu qu'on n'a qu'une tente pour 2, je vois pas trop comment faire autrement que venir avec, même si d'après moi, c'est un peu chaud. Je lui ai dit que j'allais réfléchir un peu. Il s'est recroquevillé dans le duvet, j'ai cru qu'il était plus triste que mécontent. Je lui ai dis, non - très doucement, très gentiment - mais non quand même. Je peux pas te dire là tout de suite, laisse moi un peu de temps, je devais rentrer tu sais, laisse moi voir si on a le matos qu'il faut... Il n'écoutait pas mes raisons, il guettait juste mon expression et mon expression devrait être trop incertaine pour lui. Alors, son visage a perdu d'un coup le peu de couleurs qu'il avait regagné à nos papillonages dans un périmètre d'un mètre autour de la tente, il a croisé les bras autour de son torse en serrant très fort, je suis sûre qu'il s'interposait entre le dragon son impatience et ma petite personne, il a enfoui son visage dans le rabat du sac de couchange.

J'aime pas ça dire non !!! bien sûr que je rêve de monter en plus !!! Mais faut pas faire les cons non plus. On pourrait y retourner une autre année, quand il aura récupéré. Pourquoi se précipiter comme ça ? c'est malsain à la fin !!

Nouk, excuse moi, je deviens un dragon en colère moi aussi ! Je vais aller rêfléchir en marchant. tiens, je lui laisse l'ordi allumé si jamais sa furie de mail lui reprend.

biz, à tantôt. Soli.

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le verre (de yaourt) de l'amitié

(Episode 53)

                              From: Bruno Tschinag
                              Sent: 19 Novembre 
                              To: Solentiname Tschinag 

Ma Soli,

Mon temps de vacances tire à sa fin, ma boîte mail de boulot doit exploser de requêtes des équipes de la conception et de la prod qui attendent désespérement que je leur renvoie les résultats des tests de contraintes sur leurs structures. On se sent indispensable comme on peut ! Pourtant je crois que je suis encore parti pour prendre la tangente quelques jours.

A vivre avec l'autre présence de Marta, l'air vide de sa disparition qui éclaircit mon ombre et grise mon regard, que suis je devenu ? Ma petite Marta, ma sylphide, ma belette chérie, tu es partie sur la pointe des pieds, mais as-tu vraiment soufflé sur toutes tes traces pour que je ne te rejoigne pas ?

Ce matin pour lisser un peu les marques de cette énigme insoluble, même dans la patience, je me suis fait une série de longueur à la piscine de la villa. Je comprends de plus en plus, Soli, ton goût pour l'effort physique pratiqué pour lui même. C'est vrai que c'est bon, se couler dans l'air qu'on respire de plus loin, sentir le goût frais du sang clair partout dnas la bouche.

Je remontai sur la terrasse, les joues rouges de mon sport (ben oui, je suis pas bien entraîné, te moque pas !). Je resserre pas trop élégamment mon pareo sur mes hanches en passant dans le salon : Mariën et son inséparable laptop y est assiégée de piles de print-out étalés sur la table en teck. Les touches du clavier bruissent sous ses doigts. Je me carapate vers la cuisine, verse 2 verres de lhassi à la mangue et je reviens. Sur son écran, un texte de mail longuissime s'accumule. Et puis Ctrl+A. Tout devient bleu. Et Delete !! Je poireaute mes verres à la main, j'attends le Ctrl+Z pour qu'elle m'en veuille pas de l'interrompre et de lui faire perdre son laïus péniblement écrit. Mais non, elle clique sur Send. L'air bien bien énervée.

Moi: Tu veux pas faire un break ? ça a l'air stressant ton truc non ? A mon avis, un lhassi bien onctueux pourrait t'aider à bourriner encore quelques heures, qu'est t'en penses ?

Elle se retourne, les traits tendus, la main gauche crispée sur son clavier. Elle me fait de la peine à pas s'autoriser à fondre en larmes de temps en temps, quand elle en a tellement envie. Bon, je pose les verres entre les paperasses, je tire un pouf pour me mettre à son côté. Je fais exprès de coller ma jambe contre la sienne. Elle s'écarte d'une distance infime, alors je me rapproche en tassant le pouf plus droit. Sa peau frissone contre la mienne, elle a emmagasinée une tension nerveuse à faire tourner une centrale électrique cette nana. Je pose ma main à plat sur sa cuisse nue (elle porte qu'un short en jean). Ce n'est pas une caresse de Don Juan, même si c'est ambigu je te l'accorde. C'est surtout une tape amicale, pour l'encourager à lâcher la pression. Tous les deux on fait durer le plaisir. On regarde vaguement le soleil qui irise les veines de parquet en teck autour de nos pieds nus.

Une gorgée de lhassi plus tard, le charme est rompu. Mais on peut se parler. Elle s'angoisse à mort de présenter ses résultats à sa réunion de direction ds 4 jours.

Elle : ça te dit pas de venir avec moi ? On devrait parler du press pack, sur lequel je t'ai déjà demandé ton aide. Enfin on parlera plutôt de tout ce qu'il y a autour. Ah, je t'ai pas dit : le meeting est à Joburg, on pourrait aller à la plage après, ou visiter un parc naturel.
Moi : euh, ben, je...
Elle : t'inquiète, on te paye le vol, ta présence me donne confiance tu sais ?  comme c'est vraiment un big milestone où je peux me planter grave...
Moi : t'en n'a pas trop besoin de confiance en toi, c'est plutôt moi qui aurait besoin d'un peu de rab, j'ai jamais vu une fille foncer comme toi, pourtant j'en connais une collection dans le genre !
Elle : boh, je disais ça comme ça, tu peux me dire plus tard ceci étant
Moi : non non ça me tente bien, mais je veux pas t'encombrer...
Elle : Oh c'est canon, t'es vraiment un pote
Moi : je le serais vraiment si je t'avais préparé la sélection de photos que tu m'as demandé
Elle : c'est sûr, mais qd je suis tristoune comme tt à l'heure, c'est encore mieux de m'apporter un peu de good vibes
On se donne l'accolade, elle a carrément raison, c'est bon de se toucher, se taper dans le dos, on va bien s'entendre je crois avec cette nana. Elle te plaira aussi. Si tu te décides à rentrer et par le même chemin qu'à l'aller, on pourrait même te faire un petit comité d'accueil à la salle de débarquement de ta remontée pôle / europe. Canon non ?

Un abrazo muy carinoso,

Bruno.

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Fwd: Annual Board meeting

(Episode 52)             

                              From: Mariën de Orr
                             Sent:  19 November
                            To: Stefan Reisinger

Stefan, can U feel any sense of urgency now? Meeting = mardi !!!

On 18/11/07, Alexeï Kwiatkowski <Alexeï.Kw@h2o.org> wrote:
Dear Members of the Board,

We are looking forward to receiving you at our Annual Board Meeting, for which you will find enclosed a detailed agenda and position paper.

The meeting is convened on 23 November, in Jo'burg, Diamond Tower, 43th floor, room B-417.

My position paper sets out a clear and compelling vision of the direction in which our Coalition of the Willing should be heading as of now.

We stand at a crossroad. We are about to make full use of the communication power the project H2O was deemed to give to our activities.  We can almost ready to convey
forcefully to the general public how we understand the challenges of
the future and, more crucially, to convince them to adopt our solutions.  The utmost priority of my closest collaborator, Mariën de Orr, and her team, is  to
bring to fruition the grand project H2O that I have launched. She is committed to do so before our general assembly.

Hopefully, an agreement can then be reached between us to renew my Presidency of the Board along the lines of my proposal. Once agreed, the strategic objectives I defined in the Position Paper will offer a stable framework for our organisations to work together in pursuit of common targets and in playing fully our role in the win-win partnership I propose to you. I cannot see that you will oversee the opportunity to sign such a profit-rich agreement with me.

Yours faithfully,

Alexeï Kwiatkowski.


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19 octobre 2007

Re: Re: Re: Cityscape

(Episode 51)
                              From: Solentiname Tschinag
                              Sent: Jeudi 18 Novembre
                              To:    Bruno Tschinag 

Hey grand,

En lisant nos derniers mails, j'ai des remords d'avoir traînassé à calmer le jeu ! Pour ce coup-ci plus de peur que de mal. La combe où j'ai planté la tente est certes bien abritée des rafales...mais aussi hors champ de la couverture des relais Iridium. Ou bien la tour télécom de Truncated Cone Site était encore dans sa gangue de glace en ce début d'été très secoué par des tempètes inhabituelles ? Toujours est-il que j'avais pas de signal à la tente pour appeler de la rescousse ce fichu lundi dernier. J'avais le choix entre monter pour capter, ou carrément poser le gars sur le traîneau et descendre vers la vieille glace bleue de Pegasus Field, et prendre le premier bimoteur qui aurait sorti son train d'atterrissage sur cette piste si fréquentée. Je ne sais pas trop l'expliquer, mais je ne le sentais pas de le laisser en rade ni de l'empaqueter sur un brancard. Au final je n'ai eu que cette intuition irrationnelle, qu'il était dangereux de ne pas maintenir une "présence" pour l'encourager à émerger. En réalité, je l'ai dopé avec toutes les divines molécules de ma pharmacie et j'imagine bien que c'est le miracle d'années de recherche chimique qui l'ont sorti de l'inconscience plus que mes racontars antarctico-parisiens ! Enfin, moi, cette histoire d'histoires m'évitait de tomber de sommeil en le veillant presque 3 jours d'affilée, tout le début de la semaine.

Les yeux à peine ouverts, Stefan - c'est le nom de mon squatteur - m'a prié de lui laisser écrire un mail. J'ai accepté comme si c'était le truc le plus naturel du monde, se sortir d'un shoot pareil et se précipiter pour raconter à ses potes comme c'était tripant ! Je devais être bien décalquée, j'ai acquiescé sur le mode mais oui évidemment... Peut être que je me suis endormie comme une marmotte - ou plutôt comme un St Bernard ! - pendant son temps de communication satellite ? Je sais plus et je m'en fiche un peu. m'étonnerait qu'il ait été fouiné dans mes compte-rendus d'analyse géomorphologiques. Oh et puis depuis, je me suis décrété des vacances. Je te raconte pas l'ambiance : on s'excuse sans arrêt parce qu'on se tortille comme des vers pour pas se donner trop de coups de coudes en enfilant nos polaires ou parce qu'on a encore paumé une chaussette dans le monticule des duvets. On a aussi des discussions bien futiles, comme la meilleure marque de shampoing quand on se lave avec des paquets de neige. Peut être qu'on a eu vraiment peur tous les deux pour partir en live maintenant ? Cela m'a bien soulagée de le savoir médecin au final. Il se fait son propre bilan de santé, plus à moi de prendre la responsabilité de décider de prendre l'air. Aujourd'hui, c'était sa première sortie d'ailleurs : j'ai creusé une échancrure d'un petit mètre face à l'ouest, j'ai posé mon traîneau retourné comme une banquette des premières loges au fond du creux. Pour l'encourager à tester un peu ses forces, je lui ai demandé de faire trois pas de la tente à ce salon de thé de plein air ! Méga tartine de crème de marron sur pain wasa, dos bien calé dans la poudreuse, regard qui vagabonde en haute atmosphère sur des bandes de nuage gris pâle comme une fourrure de phoque, soleil qui rebondit à peine au dessus de l'horizon mais nous titile les joues d'une douce tiédeur. Et c'est parti pour une heure de discut', avant que le froid ne déssèche le bout de notre nez et la pointe de nos lèvres.

Moi - Alors tu as une idée de ce qui t'es arrivé là haut ?

Lui - Pas trop non ! Je suis juste étonné de pas avoir de côtes cassées, j'ai vraiment eu l'impression, enfin pas juste l'impression, la sensation de la souffrance d'être projeté violemment contre une dalle de granite. Après je me sens encore respirer en beuglant comme une vache, un bon symptôme de cage thoracique enfoncée qu'est ce que tu en penses ?

Moi - Ouh là, c'est toi le french doctor non ? c'est mon équipe de backstopping qui me piloterait par satellite si je devais me réparer un truc. Mais toi, c'est un challenge perso de faire l'extrémiste de l'autonomie ?

Lui - Pas French. Allemand grandi entre les pattes de la tour eiffel stp. Tu m'imagines en jeans trendy, déhanché nonchalant pour traverser le pont de la péniche de mes parents et vers ma mini cooper garée sur les quais ? Je suis sûre que tu aurais craqué sur moi. Là, c'est grillé pour moi maintenant que tu m'as vu en long john polaire rouge cerise et chaussettes orange !

Moi - Tu crois vraiment que je me sens sexy, le goût de mon corps noyé de relents de butane, vapeurs de soupe et goutelettes de sueur acidulée coincées entre les mailles des chaussettes, les friselis de mes cheveux, les coutures de mes sous-pulls ?

Lui - Sûrement parce que j'ai la même odeur que toi, en pire, fragrance pour homme, mais je suis carrément bien dans le nuage qui t'environne.

Moi - Tu veux pas me dire ce qui t'es arrivé là haut plutôt ?

Lui - Tu perds pas le nord hein ?

Moi - Le Sud, sûrement pas... Allez raconte un peu

Lui - Boh, j'ai disjoncté. Clairement. J'ai des bouffées de souvenirs, plus que ça, des fragments de perceptions : tenir du bout des doigts sans gants une minuscule écaille de roche, le battement du sang taraude mes phalanges pour se frayer un passage jusqu'au bout de mes doigts qui tétanisent, l'effroi quand le contact s'ouvre entre l'aspérité à peine rugueuse du caillou et ma peau désséchée qui n'arrive plus à se coller aux petits angles saillants de la face.

Moi - Mouais, tu dois quand même sûrement confondre avec d'autres chutes que tu as fait en escalade, avant. Tu avais des gelures bien sûr aux bouts des doigts, mais tu as pas pu y aller à mains nues. Heureusement encore, sinon j'aurais dû t'amputer comme les anciens. Lui - Ben tu vois, de quoi tu te plains, je t'ai offert un sauvetage easy. Ceci dit merci quand même. Moi - Ben de rien. N'empêche, y a pas la moindre dalle verticale par ici, un bon manteau de neige sur une pente effroyablement longue mais douce. Tu grimpes souvent alors pour faire des rêves de chute dans le gaz ?

Lui - Ok Ok, j'admets, j'ai eu une vieille frousse surtout, j'ai paniqué d'être tout seul dans le jour blanc et j'ai fait n'imp', dévié de la route, culbuté dans une pente, peut être heurté du caillou pourri qui m'a sonné. après, lessivé de trouille, plus de jambes, plus de bras, j'ai pas été fichu de monter la tente avec le vent qui siffle aux oreilles, les neurones qui débranchent, et je me suis allongé dans une tente à demi depliée, le vent s'y est emmèlé et à ruiner définitivement mon abri. heureusement pour moi, Zorro est arrivé. Enfin Zorette. Fondu enchaîné sur ce fiasco de moi en aventurier raté, raconte moi toi plutôt, tu m'as l'air d'être complètement aware de tout ce qu'il est bon de faire sur cette île congelée. Dis moi, d'où ça t'es venu de bercer mon coma de ta voix douce ? C'est une technique de l'armée ? "Le froid est une information" qu'ils disaient, alors tu le combats avec un flot d'information contraire plus chaleureux et plus puissant ?

Moi - Tu veux faire une publi dans "Lancet" sur mes méthodes de médecine douce ou quoi ? C'est pas sympa de te foutre de moi. J'ai eu mon moment d'enfantillage, je sais pas ce qui m'a pris. Tu crois pas que j'ai eu peur ? tu sasi, c'était plus comme réciter un mantra pour pas m'endormir et attendre. Je déteste m'ennuyer. ça me fait tellement peur d'avoir rien à faire. Voilà, je me sentais pas capable de rester à côté de toi, à rien faire, à attendre que les cellules de ton corps reviennent à une température favorable à la vie, une par une.

Lui - ouh, te fâche pas, Soli, jamais je me moquerai de toi ! je donnerais ma vie pour que tu crois pas ça. Tiens, écoute encore, j'ai qd même un truc à te raconter.

Moi - bon, ok, mais grouille toi, je commence à cailler, tu sens pas les joues qui piquent et l'intérieur du nez et de la gorge qui se recroqueville quand on aspire de l'air ?

Lui - Un petit peu, mais tu oublies que je suis vacciné ! Ecoute, écoute, j'étais à mi-chemin entre le sommeil dangereux et puis ici. Je pouvais pas comprendre les péripéties de ton histoire, mon esprit était encore un petit pois contracté dans un coin de mon crâne, tout mon understanding en standby, prêt à ne plus jamais se réveiller. mais les modulations de ta voix rythmée de chaque pas de Victoria sur les trottoirs de Paris ont ravivé les connections dans ma tête, le long de mon dos, jusqu'au bout de mes doigts. Une par une. Dès que j'ai pu entendre, c'était bon, j'étais hissé hors de l'eau lisse et noire de mon black out de conscience, j'étais avide de suivre les pas perdus de cette fille. J'étais quand même épuisé, je me suis endormi, bercé par ton conte infini. Mais j'ai fait un rêve dont je me souviendrais toujours. Une nuit noire, noire comme le coeur d'un silex, moi perdu dans ce espace lisse, vide et noir. Puis soudain un très grand drapeau de toile hyperfine claque au vent, je vois toutes les turbulences de l'air qui nervurent en glissant le long de cette peau de toile ultramince. Je n'avais pas vu ce souffle avant le drapeau, je ne sentais pas l'air se déplacer, je me mets à sourire que ce mouvement qui s'enroule entre les fibres. Puis je m'aperçois que les légers renflements de la toile renvoient un éclat, une brillance. Rien n'éclaire de nulle part autour, mais je suis magnétisé par cette luminescence. Je plisse les yeux, je tends la main pour effleurer cette voile, je crois frôler une toile de spi très fluide. Enfin, je vois à la lisière, depuis le mât vers le bord ouvert, des petits personnages qui dansent dans les ressauts du tissu, des images qui glissent, un film qu'on projette juste pour moi, une fille qui marche, une grande mêche blonde sur un front bombée, elle me sourit si grand. Je m'éveille d'un coup, elle est si rieuse. En vrai j'ouvre les paupières sous un monceau de duvets, de parka, dans la lueur rougeâtre de ta tente embrumée de nos respirations et du réchaud qui flambe.

Moi - Ah. Bon. Un peu chtarb ton histoire, mais je prends. Maintenant, ça te dit qu'on la regagne cette atmosphère confinée. Je te garantis pas des rêves fantastiques ou des projections en cinémascope, mais au moins d'avoir les orteils pas congelés.

Voilà, Nouk, comment on passe le temps avec mon visiteur du bout de la nuit. Je crois qu'on a repris assez de forces tous les deux pour bouger bientôt. On va déplier la carte et voir ce qu'on fait.

Envoie moi une photo de toi en débardeur, ébouriffé par l'air brassé par les ventilos, ça me changera d'atmosphère. Ta Soli

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18 octobre 2007

Re: Re: Cityscape

(Episode 50)

                              From: Bruno Tschinag
                              Sent: 18 November
                              To: Solentiname Tschinag 

Sweet little Soli, you make me smile with my heart. Quelle idée farfelue de soigner un gars pantelant de froid et de frousse avec une ronde imaginaires de sylphides parisiennes nourries de trois cuillères de soupe aux légumes, tu ne changeras jamais ! Ceci étant, ton évocation a ravivé de bons souvenirs pour moi aussi, tu m'as fait cadeau d'un fort joli moment de plaisir à laisser griser en rêve du mouvement de délicieuses minettes en jean strech qui s'entrecroisent d'un pas vif , le pointillé des coutures des poches arrières galbé sur leurs formes délicates, le flou dansant de leurs infatigables silhouettes projetées sur l'écran brillant des couloirs de métro.

Hey, hey, je rêvasse ; my my, en vrai, tu dois être déjà en opération d'évacuation de ton blessé.

Aucune chance que mon mail ait de l'écho, aussi.

Cela m'attriste plus que je voudrais me le permettre. Grand gamin esseulé, je me déçois sans arrêt. Les yeux dans le vague quand on me parle. L'esprit qui déconnecte complet de n'importe quelle conversation. Que Rihanna m'invite à un délicieux dîner après le cours de marionnettes où je suis enfin retourné, ou qu'une mère de famille thaïe m'accoste dans un shopping mall pour que je félicite son fils qui parle déjà si bien english et fera un parfait petit homme d'affaire, c'est pareil, je ne peux soutenir leur regard, mon attention se fixe juste sur les silences entre leurs mots et je tombe sans fin, ma conscience de mes propres réactions physiques s'évapore, je disparais de mon propre champ. Marta est peut être partie embrasser quelqu'un d'autre, j'veux bien, tant pis pour moi, je pleurerais toutes les larmes de mon corps, mais je saurais apprivoiser cette souffrance, lui apprendre à se coucher dans un coin de ma tête. Mais à mariner entretemps, sans le moindre signe sans horizon, je suis un homme sans qualités, sans couleurs, qui erre. 

La fille chez qui je squatte a le don pourtant de m'entraîner dans son sillage de surexcitation vivifiante. Si cette autre mood ne transparaît pas tant dans mes tartines de confidences fraternelles, ne m'en veux pas ! Je suis vrai avec toi : je ne suis pas entièrement happé, je n'arrive pas à me laisser absorber malheureusement. Ce serait tellement bon de se laisser embarquer par elle, si chaleureuse et enthousiaste, elle parle tt le tps mais elle parle d'ouvrir des perspectives alors ça fait du bien ! Elle m'était si reconnaissante d'avoir tapé à sa porte hier soir. D'abord, elle a sursauté, sur la défensive, voulant détourner mon attention de son écran. Ce sont donc ces mails qui ont dû la contrarier très violemment, clair qu'elle avait pleuré amèrement, on n'a pas des yeux rouges pareils sans être secoué. Je l'ai mise à l'aise : je passais juste l'inviter au débotté à un bar où j'avais repéré un concert des frères Herman Düne - une aubaine que leur tournée passe jusqu'ici ! - je voulais la remercier de son accueil en la divertissant de son boulot qui a l'air si prenant, elle qui parle deadline, mission, urgence au tél même en se mixant un jus de mangoustan à la cuisine. Elle est incroyable cette miss, elle papillone entre mille responsabilités et pourtant elle réussit à attacher une réelle attention aux contributions qu'elle suscite de tous les membres de son réseaux de sympathiques collaborateurs, dont moi maintenant. En tous cas, elle suit et encourage ma minuscule contribution personnelle avec beaucoup d'égards, j'en suis touché. Sa réunion de direction la semaine prochaine a l'air de la paniquer plus que tout ! quand bien même, elle garde la pression pour elle et m'a seulement transmis ses remerciements pour la sérénité qu'elle ressentait dès à présent de se savoir épaulée par mes travaux sur son press pack (un truc à valider à ce fameux meeting fatidique mardi prochain, le 23, avec le sieur Alexeï son boss, si j'ai bien suivi ?).

Une moitié de moi, la plus lucide, me serine que je me leurre de me croire capable de sortir des perles de cette matière brute d'images, alors que l'inquiétude pour Marta filtre tous mes sentiments et me rends inaccessible aux signes de mes intuitions artistiques. Et me suggère de me défiler, là tout de suite maintenant. L'autre moitié de moi m'ordonne de me préparer à être brutalement mis en échec, à affronter la déception de Mariën, cette fille que j'admire tant et dont je voudrais bien me faire une amie pour longtemps. ça paraît tellement inabordable de prendre à bras le corps ce fatras de matériau graphique, pour essayer de lui sortir du ventre des lignes de fuite qui accrocheront les regards. Hey hey my my, pourquoi s'imposer ce qui semble impossible ?pourquoi s'autopersuader qu'on est minable ? Je vais faire un tour entre les bouddhas dorés pour lâcher la bride à ces atermoiements égocentriques. Et si c'était seulement que j'étais trop impatient de voir mes efforts, mon ressenti, mes pensées se concentrer, prendre de la densité, venir au monde ? Là ! j'arrête et je m'y mets !!

Biz Soli, courage pour tes actions de shamanisme, l'Erebus c'est un point chaud, sûr que tu vas le revigorer ton naufragé des glaciers.

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17 octobre 2007

Tempestad

(Episode 49)

                              From: Mariën de Orr
                              Sent: 17 November
                              To: Stefan Reisinger 

Tu veux me mettre un coup de pression. A mon tour. Ai pas capté. T'es en surplomb de Hooper Shoulders ?? Déjà sur le glacier Fang ??

Pour cette mission, te voulais libre, sans attache, ni rien. Mais volontaire.

T'es à 3 camps du top. ET tu te courbes pour laisser filer une caravane publicitaire ???? L'été dévore tes traces !!!! Le ressac infini des touristes, aventuriers, chercheurs, hommes politiques, interpellés par la banquise qui se dissout en goutelettes dans l'océan va se poser en Cesna dans une grande bouffée de carbone, juste sur tes talons !!!! Tu n'auras plus le temps de monter et re-descendre sans croiser ces méharées de badauds.

Tu as pacté avec nous, Stefan. Gaffe à toi. Garde à toi. DANGER si on n'aboutit pas. Toi et moi.

Sauf que toi, TU ne risques ABSOLUMENT que dalle à réussir, bon sang !!!!

Mes bras ballants boxent le vide, mon coeur hurle au dedans, mes mains presque à me scalper le crâne pour que le démon de la rage me quitte et que j'arrive à te convaincre d'être VRAIMENT à la hauteur.

C'est sûr, je t'ai pas tout dit jusqu'ici, pas ce qu'il y a au fond du traîneau. Croyait t'en avoir dit assez (les cases, les bidonvilles, les familles défoncées par les torrents de boues des moussons perturbées) pour stimuler ton esprit d'aventure, ton élan chevaleresque. Apparemment j'ai eu tout faux. Tu baguenaudes. Tu réalises pas. A tous les sens du terme.

Tu DOIS arriver sur le rebord du cratère de l'Erebus, trouver une bonne encoche dans les éboulis du cratère pour lâcher le robot-bionique Scorpio. Et c'est fini-fini, tu rentres a casa !!!! C'est pas la mort qd même.

T'es qu'un passeur, un missi dominici. Qu'est ce que je dis ? Un porteur de serviette, là, voilà. Je te l'ai pas dit vraiment. Je voulais pas froisser ta vanité. C'est pas forcément hyper glorieux comme fonction.  Mais efficace, moi je m'en tapes d'être une petite main dans l'ombre. Mais d'avoir un impact, je m'en fiche pas du tout, du TOUT.

Puisque tu insistes, je te présente ton passager clandestin de traîneau, Scorpio : une rangée de caméras digitales sur la carapace + une rangée de boîtiers blindés de déchets radioactifs vie longue. Toi, t'as qu'à gérer le dépôt de la bête au bon endroit, pour qu'elle se fraye un chemin vers le lac de lave. Tu as tout le temps de te carapater tranquillou ensuite. Rien n'explose tant que tu seras là bas.

Le reste de la mission, c'est tout pour Alexeï et moi : faire avance/rapproche de Scorpio au bord du gouffre et ultimatum au sommet de renégociation du protocole de Kyoto. C'est pas notre faute si la terreur passe trop bien à l'écran. Pas d'images de l'impact du changement climatique, donc pas d'action ? Y avait qu'à demander, projet H2O : Scorpio qui se filme à un pouce du lac de lave. Des menaces de jeter notre pavé de déchets sur pattes dans la mare. Avec risques certains d'une bonne vieille explosion, explosion d'un bon pan de calotte de la banquise de Ross et tsunamis en chaîne sur les grandes villes côtières. On a tous les images déjà dans un coin de la mémoire. Merci Hollywood. Il faut que tout le monde anticipe des images bien choc. Que ce qu'on a écrit dans le communiqué de presse soit bien convaincant. Qu'on leur fasse signer pour de bon des plans d'investissements d'efficacité énergétique. Tous, y compris les grands dirigeants la tête dans le sable depuis plus de 20 ans.

Quoi, la terreur c'est immoral ? Mais on utilisera que l'idée de la catastrophe.  Sauf qu'on veut être crédible, sinon, la low carbon economy, on la verra jamais.

Mais t'es qui toi pour m'embarquer à me justifier ?  Allez, s'en fout la rage, sans rancune mon gars. Grimpe.

M.

Posté par ninarwen à 21:47 - Episodes 49 à 51 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

15 octobre 2007

J'suis mort

(Episode 48)
                              From: Stefan Reisinger
                               Sent: 17 Novembre
                               To: Mariën de Orr

Tiens Mariën devine qui c'est ? Non, j'déconne, je sais que tu es grimpée au rideau depuis 10 j, non qu'est ce que je dis presque 15 que tu sais plus rien de ton "agent" exporté en terre exposée. Ben ton agent, la vérité, il est méchamment explosé. Hahaha, je sais c'est nul comme jeu de mots, mais j'en suis là.

Tu en étais restée à la tempête de neige si je ne m'abuse ? Mon rebroussage de pente, ma ptite crise de nerfs évacuée et ma virilité titillée, j'étais reparti cheveux aux quatre vents droit vers les cîmes. Bon, enfin pas tt à fait droit en fait, plutôt par le biais, en tournant autour du cône du sommet par le sud/sud-ouest, un peu sous le vent de ce p...n d'ouragan, protégé par la caillasse. Ah c'était du bon rocher bien pourri, des blocs qui branlent et dévalent dans le devers dès que tu portes pas droit dans les talons pour accrocher et les cares, et les peaux. Mon but c'était de rejoindre la voie normale, p'ce que c'était pas ds notre contrat moral que je fasse une première, juste que je vous pose le paquet en haut, n'est ce pas ? Ds ma ptite tête je m'étais dit : avec le temps de fin du monde qu'on se tape depuis 4 j, pas de danger de croiser les clampins des bases côtières en promenade de santé. Même avec une pelletée de peaux de rennes sous les fesses pour conduire la motoneige et des gants de la Nasa pour presser sur le champignon sans se les geler, c'est pas le bon jour pour faire l'Erebus.

C'était sans compter les Chinois. Sont fous ces types là. J'arrive suant et puant d'avoir tracé comme un dingue pour rejoindre la piste de montée classique et atteindre mon but avant que le temps se remette, c'était l'horreur d'avancer dans le gris, avec que la pensée d'arriver arriver arriver qui frappe dans la tête et anéantit n'importe quelle autre sensation de douleur, mais aussi de plaisir. Tout ce que je déteste, la performance et pas le chemin. Et là, coup de tonnerre, je vois un chapelet de trois tentes, lumière tremblotante sous les auvents, coin chiotte dégueu derrière un mur de blocs de neige au bout de la file. Pas possible de les rater, pas possible qu'ils me ratent : l'un d'eux est en train de remplir une gamelle de neige à fondre pour la soupe du soir juste là où je débouche. Je crois bien que je me suis mis à hurler. Si j'avais pas été saucissoné dans le harnais, le sac à dos, le sac à eau, j'aurais tout jeté en l'air, comme une grenade. Pour que ma colère explose loin. Pas très poli comme façon de socialiser. Mais l'avantage des rencontres multiculturelles, c'est qu'on ne s'en veut pas d'être insupportable. Les Chinois, ils ont juste cru que j'étais fou de joie de trouver du monde. Hahaha.

Après, ils m'ont adopté. Et j'ai eu droit à tout. La fondue du Sichuan marmite à l'huile pimentée où tu trempes tes nouilles de riz ou tes pattes de poulets congelé. Huile qui dégouline forcément au cours du trajet marmite commune - bouche personnelle en plein sur ton gore-tex. Effluves de fondue chinoise garanties pour toute la suite de l'expé. Là dessus, le chef de l'expé, un Californien revenu à la mère patrie, un ptit gars très malin, à la culture aussi phénoménale que son CV bardés de MBA me fait la retape de leur expé : ils sont en opération de marketing pour le plus grand fabricant chinois de vêtements de sport. A la chinoise, ils font les 8 expé les plus "wild" pour lancer la plus "wild" des campagnes de pub pour les JO de Beijing, et la plus prospère ainsi que le 8 l'affiche d'emblée. Z'ont eu de la chance jusqu'à ce que le tps pourri sur l'Erebus : déjà inzepocket le Lhotse par la face sud, le plus chaud des 8000 et une plongée ds le pacifique à -88 m en mélange de gaz. Pas de pertes humaines pour l'instant. Sûrement qu'ils sont pas à 8% près avec les paquets de multiples de 8 dollars que leur sponsor va empocher après ça.

Le cuistot de Mongolie Intérieur, Gengis Khan réincarné s'affairait à récurer de ses grandes paluches les casseroles à un bout de la tente mess, ça faisait un boucan de dingue. J'étais complètement paniqué de leur inventer un truc pour leur expliquer ce que je fichais là...sans qu'ils me prennent pour un espion. J'ai eu une illumination, je leur ai sorti ma bouteille de Clos Marquis que je m'étais gardé pour le sommet et l'accomplissement de ma parole envers toi Mariën. Et je les ai baratiné que j'étais un riche dilettante, 4 mois de commerce international de bonnes bouteilles et le reste du tps catamaran aux maldives et plongée aux seychelles, et puis là, pour changer, un coup sur la glace, avant que ça fonde parce que les Chinois achètent trop de bagnoles. Hahaha, ils ont adoré mes traits d'humour. Après c'est parti en live total. On a ouvert mon Clos Marquis, mais le cuistot avait trimbalé des caisses et des caisses d'alcool de riz. Et je crois qu'on a tout bu pendant les jours suivants, combien de caisses combien de jours, me demande pas. On a aussi joué au poker, au mah jong, à l'argent. En braillant, en s'insultant ds ttes les langues et sur tous les tons. Le responsable carto et le technicien ICT du lot se sont foutus sur la gueule, bilan : arcade sourcilière ouverte que j'ai rafistolé comme j'ai pu et c'est reparti pour se mettre une tête qu'on avait déjà bien prise. On a chanté aussi, y en a un qui sanglotait qu'il y ait pas de karaoké sous la tente. Vazy et pourquoi pas un billard non plus ?? Alors ils ont voulu que je fasse chef de coeur pour hurler avec eux "Le temps des cerises" et la Marseillaise, vive la révolution française, la première révolution populaire pour la dictature du peuple par le peuple ! Hahaha. On était fin bourrés je te promets, et c'était pas si tant drôle de se mettre ds un état pareil sous un ciel si grand.

Ouala. Dès qu'il y a eu un rayon de soleil, le cuistant de Mongolie était pas trop content, avec sa peau presque albinos il va se choper des brûlures de soleil. Mais son chef, il s'en fout pas mal, il a un chapelet de 8 à enfiler, et un jackpot à toucher de retour à Beiking. Ils ont tout emballé pour rattraper le temps perdu en pétage de plomb, et moi j'étais trop heureux de leur dire adieu. Attendre qu'ils dégagent le terrain, pour accomplir ma mission. Tu peux qd même être fier de moi. Même bien imbibé, j'ai rien trahi de notre délire à nous. Se sont jamais douté que j'avais un laptop (bien planqué, mais certes je t'ai pas écrit du coup). Tout le reste du bazar bizarre au fond du traîneau, z'ont vu nakache non plus. Ouala ouala, ma douce commanditaire, c'est pas du pipô même si t'y crois pas. Sur la tête de moi, je te jure, Mariën, donne moi un jour pour pioncer, j'ai vraiment la barre. Ah j'aurais tellement besoin d'une ptite bière pour me déshydrater, pour de vrai cette fois là !!!

Posté par ninarwen à 23:52 - Episodes 44 à 48 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]